Détournements de fonds, mafia : l’ex-président Joseph Kabila, au cœur d’un braquage financier de la RDC





Les documents de « Congo hold-up », plus grande fuite de données d’Afrique, montrent l’enrichissement de Joseph Kabila aux dépens de ses concitoyens. Ils écrivent aussi une histoire de ce pays, où flux financiers expliquent intrigues politiques et réalités sociales.

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C’est l’histoire d’un hold-up, dont le magot se compte en dizaines de millions de dollars. Les protagonistes ? Un chef d’État, Joseph Kabila, au pouvoir au Congo jusqu’en janvier 2019. Une banque privée, la BGFI. Un pays, la République démocratique du Congo (RDC), géant d’Afrique centrale dont le sous-sol regorge de minerais, mais dont les trois quarts des 100 millions d’habitants doivent vivre avec moins de deux dollars par jour.

Ce braquage historique serait sans doute resté inconnu sans la plus grande fuite de données sensibles d’Afrique : 3,5 millions de documents confidentiels issus de la BGFI, qui permettent de retracer le scénario du casse dans ses moindres détails.

En cinq ans, la famille Kabila et ses associés ont détourné, avec la complicité de la BGFI, dont ils contrôlaient la filiale congolaise, au moins 138 millions de dollars des caisses de l’État. Grâce à des factures douteuses, des jeux d’écriture comptable, des transactions antidatées et, surtout, grâce à une société-écran qui leur a permis de couvrir le tout.

Congo Hold Up
Joseph Kabila dans sa résidence de Kingakati, le 10 décembre 2018. © Photo Illustration Simon Toupet / Mediapart avec John Wessels / AFP

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Il faut également y ajouter 33 millions de dollars déposés en liquide sur les comptes de sociétés contrôlées par Joseph Kabila et son premier cercle, et 72 millions de dollars d’origine inconnue qui ont transité par le compte de la Banque centrale du Congo à la BGFI. Soit un total de 243 millions de fonds publics et de fonds à l’origine suspecte encaissés par l’entourage proche de Joseph Kabila en l’espace de cinq ans.

À partir de ce vendredi et jusqu’au 6 décembre, l’enquête « Congo hold-up » va détailler les différents aspects de ce gigantesque casse et ses ramifications internationales. Car la BGFI a également permis à des entreprises étrangères et des réseaux suspects d’hommes d’affaires (dont des financiers présumés du Hezbollah) d’opérer en RDC et d’accéder au système bancaire international. Ces flux d’argent sale ont transité par de grandes banques occidentales, qui ont opéré de nombreuses transactions suspectes en dollars pour le compte de la BGFI.

Effort de coopération sans précédent

Les révélations de « Congo hold-up » s’appuient sur plus de 3,5 millions de documents mais aussi les détails de millions de transactions bancaires issues de la BGFI. Ces documents confidentiels ont été obtenus par Mediapart et l’ONG française Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF), fondée et présidée par l’avocat William Bourdon.

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Les données ont été analysées, dans un effort de coopération sans précédent, par 19 médias (RFI, De Standaard, Le Soir, NRC Handelsblad, Der Spiegel, Bloomberg, BBC Africa Eye, L’Orient-Le Jour…) et cinq ONG (PPLAAF, The Sentry, Public Eye, Resource Matters et Congo Research Group) basés dans dix-huit pays. En tout, une équipe de près cent personnes a été mobilisée pendant six mois, sous la coordination du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC).

C’est la première fois que des médias et des ONG collaborent sur un leak de cette ampleur. Après avoir enquêté conjointement, médias et ONG ont réalisé, chacun de son côté, de façon indépendante, vérifications, entretiens avec les personnes mises en cause et rédaction de leurs rapports et articles.

Cette coopération a permis de réunir toute l’expertise possible pour analyser les documents de « Congo hold-up » – qui constitue le leak le plus complexe obtenu par l’EIC à ce jour.

Pour la première fois, une fuite de données permet de plonger dans les entrailles d’une banque. Un logiciel spécifique a dû être créé afin de pouvoir extraire des documents les informations sur les flux financiers, puis de suivre la trace de l’argent. C’est ainsi que nous avons retracé, transaction après transaction, million après million, les bénéficiaires réels des pots-de-vin et des détournements de fonds, dissimulés derrière des libellés trompeurs ou anodins.

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La banque ainsi passée au crible n’est pas n’importe laquelle. La BGFIBank est une banque gabonaise née de la « Françafrique », devenue un poids lourd implanté dans onze pays. Très liée aux autocrates Ali Bongo (Gabon) et Denis Sassou Nguesso (Congo-Brazzaville), elle est déjà impliquée dans plusieurs scandales de corruption et de détournements de fonds publics, dont l’affaire des « biens mal acquis ».

Au Congo-Kinshasa, la symbiose entre la BGFI et le régime Kabila était totale. Cette proximité explique pourquoi un régime a pu détourner autant, et pendant aussi longtemps.

Mais les enseignements de « Congo hold-up » vont au-delà de la famille Kabila.

BGFI Bank
Le siège de la banque BGFI à Kinshasa, en République démocratique du Congo. © Photo DR

Kleptocratie, mode d’emploi

Que des chefs d’État à travers le monde usent de leur position pour s’enrichir n’est pas vraiment une surprise. Comment ils procèdent concrètement, en revanche, est moins connu. Les documents « Congo hold-up » permettent de dévoiler pour la première fois, avec un degré de précision inédit permis par la masse et la fiabilité des documents analysés, les rouages d’un tel système.

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« L’enquête expose dans le détail les ruses utilisées par une banque et ses clients pour tenter de dissimuler une corruption systémique, explique Henri Thulliez, directeur de la PPLAAF. Ces transactions bancaires, mails, dossiers d’entreprises constituent le véritable mode d’emploi d’une kleptocratie. »

On pouvait l’imaginer : il ne suffit pas de se faire un chèque en blanc. La leçon principale de ces millions de documents est qu’il existe deux outils imparables pour permettre à une kleptocratie de prospérer au XXIe siècle : une banque et une société-écran. Contrôler la première permet de diriger l’argent à sa guise, en brouillant les pistes grâce à des libellés de transaction vagues ou erronés ; posséder la seconde permet d’avoir un coffre discret où stocker tous les fonds ainsi détournés.

Pour le reste, tout est question de créativité, tant dans les circuits imaginés pour faire transiter l’argent que dans le choix des endroits où aller le chercher. Banque centrale, société minière d’État, commission chargée d’organiser les élections et même Nations unies : l’ancien président congolais et son entourage n’en ont pas manqué.

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Une histoire alternative du Congo moderne

Mises bout à bout, ces révélations écrivent une véritable histoire alternative du Congo d’aujourd’hui. On connaît souvent de ce pays – saigné à vif par la colonisation belge – sa vie politique mouvementée, ses guerres quasi ininterrompues depuis 1996 et les violences qui agitent toujours ses provinces de l’Est, commises tour à tour par des groupes armés locaux, des rébellions venues des pays voisins et par l’armée congolaise elle-même.

À cette histoire politique et militaire, ces documents viennent ajouter une histoire économique et financière jusqu’ici seulement connue d’un petit cercle d’initiés, qui éclaire d’une lumière nouvelle les soubresauts de la politique congolaise.

Opposition Congo
Un partisan de l’opposition menée par Étienne Tshisekedi et demandant la tenue d’élections et la démission de Joseph Kabila lors d’un rassemblement à Kinshasa le 31 juillet 2016. © Photo Eduardo Soteras / AFP

Elle en révèle hypocrisies et faux-semblants. Le Sommet de la francophonie à Kinshasa, en 2012, en est un exemple. Les yeux de la presse sont alors rivés sur les chefs d’État présents et les enjeux diplomatiques. Face aux piques du président français François Hollande sur la situation « inacceptable » des droits humains dans le pays, Joseph Kabila joue l’apaisement.

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Au même moment, l’argent du Sommet est utilisé pour acheter des millions de dollars de matériel destiné à la police et aux services secrets congolais – accusés d’exactions contre manifestants et opposants –, dont au moins 17 millions destinés à du matériel de surveillance et de renseignement.

Dans d’autres occasions, reconstituer cette histoire financière permet d’expliquer certaines postures politiques par des réalités économiques.

En 2015-2016, alors que le président Kabila manœuvre pour essayer de se maintenir au pouvoir au-delà de la fin de son mandat (en décembre 2016) et réprime les manifestants qui descendent dans la rue pour s’y opposer, une autre scène se joue, loin des caméras : la société écran Sud Oil, contrôlée par son frère, enregistre une activité inhabituelle.

Ces deux années de crise politique sont celles durant lesquelles Sud Oil s’est approprié 66 millions de dollars d’argent public. Le président Kabila et son entourage semblent vouloir profiter de ses derniers mois au pouvoir pour s’enrichir tant qu’il est encore temps.

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Il laissera finalement sa place en janvier 2019 à l’opposant Félix Tshisekedi, à l’issue d’un scrutin marqué par d’importantes fraudes. Deux années gagnées sur le calendrier officiel ; deux années de plus pour puiser dans les caisses de l’État.

Cette histoire alternative du Congo moderne, écrite à partir de millions de transactions bancaires, permet enfin de nuancer les vertus de certaines réformes, comme la renégociation des contrats miniers lancée par Joseph Kabila dès 2007, souvent portée au crédit de l’ancien chef de l’État.

Présentée comme une manière de redonner aux Congolais la jouissance de leurs richesses face à des entreprises étrangères prédatrices, elle semble avoir surtout permis à sa famille et à ses réseaux d’affaires de récupérer leur part du gâteau minier, qui représente la première source de richesse du pays et plus de 80 % de ses exportations. Notre enquête révèle comment l’entreprise publique minière Gecamines a été utilisée pour détourner des sommes astronomiques des caisses de l’État.

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Complicités internationales

Le parti de Joseph Kabila, le PPRD, affichait régulièrement son hostilité aux « impérialistes » étrangers. « Congo hold-up » démontre comment il leur a en réalité ouvert la porte et les a invités à venir s’enrichir avec lui, à l’image du puissant homme d’affaires belge Philipe de Moerloose. Ces millions de documents permettent également de révéler, pour la première fois, que les entreprises chinoises qui ont décroché le plus gros contrat minier de l’histoire du pays, en 2008, ont corrompu la présidence congolaise grâce à un intermédiaire.

Car – et c’est la dernière leçon de « Congo hold-up » – il serait faux de réduire le pillage de la RDC à un énième « dictateur africain » spoliant son peuple. Joseph Kabila, autocrate internationalisé, a pu détourner cet argent grâce à une banque, la BGFI, qui a pignon sur rue à Paris ; il en a fait profiter des acteurs économiques français, belges, chinois ou indiens ; et le tout a été rendu possible par le laxisme de grands cabinets d’audit internationaux, dont nous démontrons la passivité.

Pour mettre fin à ce système, il ne suffira pas de se défaire de l’héritage politique et des réseaux Kabila, comme le nouveau président congolais Félix Tshisekedi s’y emploie désormais, après deux années passées sous la tutelle de son prédécesseur.

Arrivé au pouvoir grâce à une élection entachée de fraudes et en signant un accord politique avec Kabila, Tshisekedi avait déclaré ne pas vouloir « fouiller dans le passé ». Sans doute faudra-t-il s’y employer, et tirer les leçons de ce passé, afin que « l’alternance » tant désirée par les Congolais ne devienne pas simplement le remplacement d’une kleptocratie par une autre.

Avec Mediapart







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